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Laboratoire d'études de l'évolution des usages collectifs des dispositifs de communication médiatée.

Projet

Origine - Publication - Membres

Colloque  Partage des Savoirs  Lyon , 28 février - 1er mars 2003

Transmission par la bande 
Modes de transferts de savoir, savoir-faire et connaissances au sein des communautés virtuelles et mobiles au gré de l' évolution des technologies et services en ligne.

Geneviève Vidal * - Vincent Mabillot **

*Maître de conférences en Sciences de l' Information et de la Communication
Membre du LabSIC

Université du Paris 13 Villetaneuse
Mel : gvidal@sic.univ-paris13.fr

** Maître de conférences en Sciences de l' Information et de la Communication
Equipe de recherche Médias Identités
IUT Grenoble 2
Mel : vincent.mabillot@free.fr


En guise de préambule, nous nous arrêterons un instant sur l' expression « par la bande », dans la mesure où elle situe notre propos. Il ne s' agit pas ici de la définition hertzienne de la bande, bien que l' on retrouve des similitudes entre les utilisateurs de la citizen band (la CB) et les membres des communautés virtuelles observées. En revanche, nous entendons « la bande » comme un groupe d' individus et en référence à des jeux ou sports comme le billard ou le hockey sur glace, où passer par la bande correspond à une stratégie permettant de contourner un obstacle en utilisant les bords de l' espace autorisé pour ricocher, pour rebondir derrière l' obstacle.

Au gré de crises, de changements technologiques (nouveaux protocoles de communication par exemple), d' offres de services, nous constatons des déplacements rapides des internautes (parfois quelques heures) vers d' autres logiques technologiques ou offres de services. Nous définissons, ici, comme « crise » les ruptures et transferts d' usages résultant d' une évolution de l' offre technologique de service (entre ouverts et propriétaires, gratuits et payants notamment). Ces mouvements nécessitent de la part des utilisateurs, des stratégies de transmission d' information et l' acquisition de nouvelles compétences (technologique et communicationnelle).

Les communautés, telles que la famille, l' école, l' entreprise, constituent une base stable de l' accès, de la circulation et du partage des savoirs pour la majorité des citoyens. Cependant, des innovations sociales, politiques, culturelles et techniques ont sans cesse contribué à l' évolution des cadres d' usages des savoirs et des savoirs eux-mêmes.

Il nous importe dès lors de comprendre comment s' articule le partage de savoirs techniques avec la mobilité de flux d' internautes et si des modalités de transmission marquent des représentations et identités collectives en lien avec des actions et des projets partagés.

Des pratiques communautaires et collaboratives se développent et affirment des modèles relationnels sans finalités mercantiles entre les acteurs. Bien que ces communautés participent à la stabilisation de normes d' usages, elles restent mobiles et mouvantes.

Internet, dont on annonce la disparition de l'esprit originel, à savoir comme concept d'une communication partagée, gratuite, coopérative et matinée d'un soupçon de subversion libertaire, constitue un réseau de convergences technologiques, économiques et de pratiques communicationnelles.

Après presque dix années d' observation de la vie d' Internet, il nous semble pertinent de considérer l' hypothèse que les internautes participent à la vie de communautés virtuelles plus ou moins stables, au sein desquelles ils utilisent une palette de moyens d' échange leur permettant de s' adapter aux évolutions du réseau.

En effet, si des technologies ou des serveurs utilisés par leurs membres sont amenés à être supprimés ou déplacés pour des raisons techniques, économiques ou juridiques, les membres des communautés se déplacent et créent de nouveaux réseaux d' échanges de technologies, de ressources informatiques et d' usages : pendant les crises de Napster (le premier logiciel populaire d' échange de fichiers musicaux de pair à pair), nous avons constaté l'explosion de la fréquentation d' un autre réseau émergeant Gnutella. Plus récemment sur Winmx (un autre réseau d' échange de pair à pair proche des principes de Napster), nous retrouvons les communautés napsteriennes reconstituées autour de groupes similaires d' usagers.

Ceci laisse supposer que depuis Napster, les membres de ces communautés ont parallèlement développé des réseaux de contacts et adoptés des outils de communication.

Par le courrier électronique, des messageries instantanées, des listes de discussions, des forums, des sites web et des rencontres hors du net, les acteurs de ces communautés tissent des réseaux d'informations. Ils panachent des espaces collectifs (publics ou privés, fermés ou ouverts) avec des relations interindividuelles créant ainsi des zones de transmissions fluctuantes et évolutives, des « zones d' action temporaire ».

Ces zones temporaires s' organisent autour d' individus-charnières de par leurs compétences à transférer des connaissances, leurs positions nodales entre plusieurs communautés, leurs capacités mobilisatrices. Au cours de ces périodes, nous assistons à des recompositions des groupes liés à des facteurs affectifs et des facteurs de culture technologique.

Nous différencions les groupes à la fois par leur choix d' outils, la diffusion de ceux-ci, le partage des compétences au sein de la « bande », par les étapes de transition, les lieux et les individualités-clés occupant des rôles charnières dans la diffusion des informations nécessaires à la mutation.

Nous constatons parallèlement des mouvements vers le « gratuit » ou le « libre » (vers des concepts « open source ») : dès qu'un service devient payant, la communauté file vers un service émergeant et gratuit, ou participe à la construction communautaire de ces propres outils ouverts (cas par exemple des open nap).

Ces stratégies de déplacement s' inscrivent dans des formes de « cybernomadisme communautaire » opportuniste ou militant. La persistance de ces pratiques d' échange et de transmission nous interroge à l' heure d' une série d' échecs de la dite Net-économie.

Cette proposition de communication vise à clarifier le potentiel des communautés sur Internet à organiser, créer et distribuer des savoirs pratiques, techniques. Elle ouvre des pistes sur les modes d' organisation pour créer des espaces de critique et se déplacer afin de gérer des crises.

L' analyse s' appuie sur une étude des réponses des usagers de service de peer-to-peer à un questionnaire diffusé auprès de plusieurs communautés, pour savoir comment ils sont restés informés, se sont déplacés sur Internet (carte de déplacements), se sont adaptés à l'utilisation de nouvelles technologies et outils de substitution à ceux délaissés lors des crises.

Cette analyse montre en outre comment la capacité organisatrice des communautés d' utilisateurs est à la fois indispensable pour l' élection d' une technologie, mais paradoxalement, elle fragilise (au moins symboliquement) les modèles économiques traditionnels.

La multiplication des échanges communautaires amplifie l' effet promotionnel d' une technologie, d' un service, tout en augmentant simultanément la dimension critique et concurrentielle et ainsi les potentialités de mobilité des communautés lors d' une « crise ».

La multiplication des crises a permis l' émergence de logiques open source, coopératives et sans droit de reproduction restrictif (copyleft). N' étant pas soumises aux impératifs de rentabilité ou à un développement technologique lié à la viabilité économique du projet, ces logiques arrivent à stabiliser et faire perdurer des technologies répondant aux suggestions et évaluations des utilisateurs.

Il serait spéculatif aujourd' hui de considérer que ces pratiques de transmission entre internautes prévalent à une quelconque forme de recomposition socio-économique. Toutefois il ressort de notre étude que ces échanges sont fondamentaux dans la diffusion d' une culture communicationnelle « on line » et dans l' appropriation des savoirs et de savoir-faire.

Eléments de bibliographie :

  • BEY, Hakim : TAZ, zone autonome temporaire, Editions de l' Eclat, 1997

  • CASTELLS, Manuel, La galaxie Internet, Fayard, 2001

  • JOUET, Josiane, “ Retour critique sur la sociologie des usages ”, Réseaux, n°100, p. 487-521, 2000.

  • LATZKO-THOT, Guillaume, L'Internet Relay Chat : un cas exemplaire de dispositif sociotechnique, Commposite, v2000.1, Montréal, 2000

  • PASCO, Gwenaelle, Napster, Dispositif socio-technique ou communauté de partage?, in Comprendre les usages de l'Internet, sous la direction Eric Guichard, Paris, 2001.

  • PROULX, Serge, “ Les différentes problématiques de l' usage et de l' usager ”, Médias et nouvelles technologies. Pour une socio-politique des usages, André Vitalis (sous la direction de), Apogée, coll. Médias et nouvelles technologies, p. 149-159, Rennes, 1994

  • RHEINGOLD, Howard, Les communautés virtuelles (autoroutes de l' information : pour le meilleur ou pour le pire ?), Paris, Addison-Wesley. Éd. originale : The Virtual Community : Homesteading on the Electronic Frontier. Addison Wesley, Londres, 1995.

  • TURKLE, Sherry : Life on Screen: Identity in the age of the Internet, Touchstone Books., Orinda,1997

  • VEILLON, Franck, Des réseaux de jeux à la socialité virtuelle, Médiamorphose n°3, INA, Paris, Septembre 2001.

  • WEISSBERG, Jean-Louis, Présences à distance, L' harmattan, Paris, 1999.

 

 

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